« J’écoute beaucoup la radio et je suis une fétichiste des voix. Je vois la recherche d’une fréquence, le balayage comme une forme d’écriture combinant le don de posséder une oreille télescopique et le sens du montage des voix. La radio a le pouvoir de se superposer sans difficultés à d’autres choses comme le sommeil, la conduite, la conversation. Ce livre aimerait établir avec la radio un rapport analogique parce qu’il fonctionne et a été conçu comme un acte de syntonisation dans la pensée et parce que ces pages ont été écrites en faisant autre chose. J’ai pensé que la machine à écrire, à la fois obsolète et en état de marche, pouvait m’aider à ralentir mon écriture, à penser autrement les ratures et les ratés du texte et à écrire sans intention précise, mais aussi à m’éloigner de la phrase comme centre de l’écriture. Finalement, la machine à écrire a inauguré pour moi un travail d’«atelier» au sein duquel je tente de capter des «moments» de la pensée, saisir des superpositions entre des choses que je lis, détourner le surplus de phrases lues quotidiennement, tailler dans le brouhaha, prendre des notes qui seraient immédiatement des poèmes. Une machine à écrire prend de la place et fait du bruit. Elle exige de moi que je m’installe à la table et chausse une paire de boule Quies. Taper un texte prend sur une machine à écrire une dimension supplémentaire à voir l’énergie qu’il faut mettre dans ses doigts pour enfoncer chaque lettre. Le corps se réveille, écrire ne concerne pas uniquement la tête. Et taper c’est aussi lire. Ainsi, chaque page constitue un acte de lecture compressé, ralenti. Si je tape trop vite la marguerite s’embrouille ou le ruban casse. La machine à écrire, sa matérialité encombrante et son obsolescence, font remonter à la surface de l’écriture un bain concret de fautes de frappes, de phrases bricolées, d’hésitations, de trous et de lenteur. Pour une adepte comme moi du polissage du texte, qui considère la phrase comme de la dentelle, ce détour incongru par la machine à écrire me permet de penser autrement le temps, la rature et la précarité dans l’écriture, mais aussi et surtout la question de la forme et de l’expérimentation. Chaque page est une captation et chaque poème est un document. » Carla Demierre

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