Captant les messages de la police, la radio installée dans sa Chevrolet (la machine à écrire fixée dans le coffre), Arthur Fellig voulait toujours être parmi les premiers sur les lieux (du crime, de l’incendie, de l’accident…). Et il voulut rapidement qu’on l’appelât Weegee, contraction de ouija board, cet appareil à lire l’avenir composé d’un petit chariot à roulettes surmonté d’une flèche, placé au centre du cercle des lettres de l’alphabet – se déplaçant sous les mains des spirites en herbe, désignant successivement des lettres composant bientôt un nom, un mot, une phrase. Il s’agissait d’un travail, c’est-à-dire, pour les sciences physiques ou la psychanalyse, d’un déplacement (Weegee dormait et d’ailleurs vivait dans sa voiture); un travail de photographe de presse, à la recherche d’un événement.

«Je travaillais à l’époque sur un ensemble composé de vingt-trois sections, alternant des vers de cinq et sept pieds, et dont le titre provisoire était Cœur noir. Ce titre fixait pour moi des notions de centre, d’architecture, de squelette – le poème se serait voulu structure d’un récit absent, hors champ – corps absent d’une aventure que j’imaginais noire, dont la tonalité devait être celle d’un polar. Mais l’ensemble posait problème, et ne trouvait pas de solution. J’avais finalement décidé d’utiliser une partie du matériau de Cœur noir pour en faire quelque chose d’autre.
Je m’étais procuré le Weegee’s New York, Photographs 1935-1960, chez Schirmer Art Books, 1992, avec ses 335 photographies légendées en américain, allemand et français – traductions parfois approximatives dans ces deux dernières langues. Une connexion s’était faite en 2000, alors que je remettais à plat l’édifice de Cœur noir pour voir si je pouvais m’en sortir. J’avais feuilleté la veille le Weegee, resté sur la table, et je le repris pour essayer d’échapper au problème. La connexion possible des deux livres apparut alors distinctement, chacune des légendes du Weegee semblant s’avancer pour éclairer, contre dire ou compléter chaque ligne du poème en construction. Quelque chose se passait, je commençais à prélever les légendes de chaque photographie, dans leur succession, de chapitre en chapitre (les titres des chapitres du Weegee deviendraient les titres de ce livre), et à les incorporer au poème existant.»
David Lespiau

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