«J’ai passé près d’une année à déchiffrer ces grimoires déposés sur mon bureau – la porte est toujours ouverte – en liasses furtives et pieusement ficelées, souvent tracés d’un crayon pâli, au risque (sort promis au jeune Gorki par sa logeuse) de «me bouffer les mirettes». Tout en sentant ma vue baisser, j’ai mis ces souvenirs au pillage et j’ai découvert une ville – la mienne – qui m’était bien moins familière que Téhéran ou Kyoto. J’ai vu ressurgir comme dans le bac du photographe les images d’un monde révolu auquel mes plus anciens souvenirs me reliaient par un fil ténu. [...] Si aujourd’hui je ne sais pas mieux où je vais, je sais désormais, grâce à cet exercice papivore, un peu mieux d’où je suis venu.»

En tant qu’iconographe, Nicolas Bouvier s’est intéressé à l’estampe et à l’illustration plutôt qu’aux maîtres de la grande peinture. En ce sens, la photographie, art mineur «montrant le reflet du monde», l’aura toujours passionné. Peut-être parce que la vision y est sans détour, la présence aux choses et aux êtres immédiate, la distance vive.
A la réception du manuscrit Les Boissonnas, dans une lettre du 15 février 1983, Jean Hutter lui écrivait: «J’aime beaucoup que le lecteur, en refermant votre livre, garde à l’oreille l’intonation précieuse, bien romande ou genevoise, de ce “au monde”, qui rappelle les “distances”. Tout, dans ce livre, est construit sur les affinités et les distances entre vos personnages, et entre vos personnages et vous. Cela donne à votre chronique un charme et une vivacité rares.»

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