Les deux livres de Philippe Grand parus simultanément en 2015 et co-édités tous deux par les éditions Héros-Limite et Éric Pesty éditeur, correspondent respectivement à la première et à la troisième et dernière phase d’un travail d’écriture entamé il y a une trentaine d’années.

Les lecteurs connaissent déjà le « cœur temporel » de cette entreprise au long cours, sous la forme de 4 livres publiés dans un ordre ne correspondant pas à la chronologie de l’écriture : Tas IV (éditions Ivréa, 1999), TAS (Horlieu éditions, 2004), Tas II (Éric Pesty éditeur, 2007) et Fantaisies (Éditions Héros-limite, 2011), et ils ont pu se former une idée du « tout » avec deux autres titres au statut particulier (Sous un nœud de paroles et de choses*, Fage éditions, 2009, et TDM, Éric Pesty éditeur, 2009).

Avec [NOUURE] et Jusqu’au cerveau personnel sont rendus publics les deux bouts, l’« origine » et la « fin » du chemin tracé depuis 1984 et sans qu’aucun projet a priori n’ait été posé par l’auteur – ce n’est qu’après-coup, avec la parution des livres documentant son « faire », qu’il lui est apparu que si quelque projet le sous-tendait, c’était celui de « penser sur le papier » et en acceptant comme « objets de pensée » tous les « sujets » que vivre lui présentait : les rencontres esthétiques, les joies, malheurs, poisons de la vie réelle, toutes les questions liées à son activité de « fabricant de phrases » (aspirations et limites de son mode d’écriture, arrêts et reprises, interférences entre l’écrire et le publier…) etc.

Entre 1984 et 1989 s’accumulèrent des pages que l’auteur resserra sous le titre NOUURE. Le cycle qui démarra ensuite (1989-1999) l’éloigna de cette première phase, pour la raison que l’écriture y affichait un caractère poétique et aphoristique marqué peu ou prou en décalage avec le mélanges des genres ou l’impureté qui présidaient au procès d’écriture en cours, celui des Tas.

Nouure toutefois ne fut pas jeté au feu, et l’auteur au fil du temps revint régulièrement à son idée de réduire cet ensemble démesuré aux seuls morceaux en phase avec sa propre actualité ou auxquels il sentait sa « biographie » indissolublement attachée. Dans le livre qui est finalement résulté de cette contraction, [NOUURE], une préface datée de 2008, « Comment 158 », détaille les motifs, étapes, accidents, réticences qui ont ponctué ce travail de réduction jusqu’à l’inéliminable.

C’est dans Jusqu’au cerveau personnel, dont l’élaboration a couru sur dix ans (2003-2013), que l’idée de publier [NOUURE] a pris corps : il formerait en tant que livre son « pendant », et le plus ancien paraissant avec le plus récent, les « fondements » avec l’« extrémité », le corpus se refermerait, en même temps peut-être qu’une période de vie.

JCP n’appartient pas plus que les divers « tas » ou Fantaisies, ouvrage dans la continuité directe duquel il s’est écrit, à un genre défini : même matière impure et mélangée (anecdotique, poétique, philologique, etc.), même principe a minima de composition (la successivité), même écriture excessivement spéculaire qui impose l’impression de lire le journal de l’écriture elle-même…, tous traits qui en font un objet réfractaire à la présentation, qu’il assume en quelque sorte tout seul et de façon extrêmement précise et nuancée dans de denses blocs de prose.

Sous la notion de « cerveau personnel » que le titre convoque, l’auteur semble concevoir une sorte de penser intime que chercherait à atteindre l’écriture, un noyau qu’elle touche peut-être parfois ou a cru toucher mais qui serait finalement incompatible avec elle, un « point d’opacité » au-delà du pouvoir-dire et, peut-être, de tout vouloir-dire. L’instruction de cette notion est longue et obscure parce que contradictoire : c’est documenter un détachement progressif des mots, et ceci en poussant à son épuisement l’écriture jusqu’alors pratiquée.

L’idée de l’inutilité d’écrire ou du moins de l’inadéquation de l’écriture effleure par moments dans JCP, jusqu’aux dernières pages où elle se renforce pour imposer la couleur sombre de la renonciation.

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