La littérature sérieuse n’est jamais suffisamment sérieuse, dit-on parfois. Le lecteur s’en doutera, ce petit livre de Max Frisch paru en 1971, bien qu’il ait trait à la naissance de la Confédération Hélvétique est rempli d’irrespect et d’ironie. A rebours de tout manuel scolaire, l’écrivain s’empare du mythe de Guillaume Tell et nous transmet les éléments pour une relecture de l’histoire.

Le texte se développe selon deux axes: les passages narratifs sont régulièrement interrompus par des notes de bas de pages visant à rétablir les sources historiques du récit, références qui proviennent d’ouvrages aussi sérieux que le Livre blanc de Sarnen (1472), la Chronique de la Suisse écrite par Aegidius Tschudi en 1570 ou d’autres ouvrages savants sur l’Histoire suisse, mais aussi de légendes ou remarques plus personnelles. Loin d’attester une vérité historique, c’est au contraire à une véritable déconstruction qu’amène l’utilisation de ces sources doctes. Grâce à ce jeu de notes scientifiques qui se contredisent l’une l’autre, grâce à l’humour toujours incisif de Frisch, grâce à l’utilisation indéterminée du nom de Konrad von Tillendorf ou Grisler pour celui habituellement reconnu comme le «grand méchant» de la fable, Max Frisch met à jour les incohérences de l’histoire – et de l’Histoire. L’auteur s’amuse de la subjectivité des historiens prétendument «factuels» et ébranle les notions de vérité et de fiction. C’est non seulement la crédibilité et l’éclat du mythe de Guillaume Tell qu’il met en cause, mais aussi de la Suisse en général. Le mythe est ramené à ce qu’il est et le livre se revèle être un véritable plaidoyer pour l’esprit critique.

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