«Élisée Reclus, ami de Kropotkine, compagnon de Bakounine. Pendant la Commune, ce grand géographe prit avec simplicité un fusil et entra dans les rangs. Prisonnier des Versaillais, il n’échappa à la déportation que sur l’intervention des autorités scientifiques anglaises. Réfugié en Suisse, il entra à la Fédération jurassienne où il joua un rôle prépondérant dans la définition du communisme anarchiste. Jusqu’à sa mort en 1905, il ne cessa de prendre position sur les problèmes pratiques et théoriques qui se posèrent au mouvement anarchiste.»*

Écrits sociaux rassemble les écrits qu’Élisée Reclus a consacrés à l’anarchie entre 1851 et 1904. Cette anthologie a été constituée par un jeune anarchiste italien, émigré en Argentine dans les années 1920: Severino Di Giovanni. Di Giovanni est un passionné de Reclus, il a en tête en ce début janvier 1930 de fêter le centenaire de la naissance du géographe-anarchiste en publiant ses œuvres complètes. Formé très jeune à l’art de la typographie, il rêve également d’une imprimerie qui lui permettrait de publier revue, pamphlets et livres libertaires. Le problème est qu’il est sans le sou. La solution : l’attaque à main armée, «l’expropriation» au sens anarchiste du mot. Il faut dire que le bonhomme n’en est pas à son coup d’essai. Marianne Enckell** nous rappelle ses hauts faits: «il fait sauter une banque après l’assassinat de Sacco et Vanzetti en 1927, puis le consulat italien de Buenos Aires quelques mois plus tard, et tant pis pour les victimes.»
Le premier volume d’Écrits sociaux sera ainsi «payé» par l’attaque à main armée du 20 juin 1930; lui et ses compères vident la caisse de la station de bus La Central. La police est désormais sur les dents, Di Giovanni se cache. Le coup d’État militaire du 6 septembre amène une répression accrue sur les milieux anarchistes, pourtant courant septembre le premier volume sort à 2000 exemplaires: typo soignée, lettrines et culs-de-lampe élégants, portraits et fac-similés, tirage de tête généreusement distribué aux amis.
Janvier 1931, toutes les imprimeries de la ville sont surveillées par la police. Le 30 janvier, Di Giovanni finit de corriger les épreuves du second volume. Les avertissements de ses amis n’y changent rien, il ira les porter en main propre à l’imprimeur, Genaro Bontempo. On le reconnaît dans la rue. La police, après une folle course-poursuite, l’arrête. Jugé le lendemain de son arrestation, il est fusillé le 1er février. Il n’avait pas trente ans.

Les Écrits sociaux paraissent en français pour la première fois, remplissant un vide étonnant. Nul ouvrage posthume d’Élisée Reclus n’avait jusqu’à alors – et depuis – réuni ses écrits anarchistes.

 * Extrait de la jaquette de L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique.
** Marianne Enckell «Des histoires édifiantes: encore le prix du livre» Le Courrier, 20 juin 2012.

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