Une phrase se termine par un point. Sa construction, la plus ordinaire – sujet/verbe/complément -, permet souvent au lecteur, ou à l’auditeur, de comprendre, par anticipation, ce que l’auteur a voulu dire avant même que la phrase ne s’achève. On retrouve dans toute forme d’écriture ou de parole une représentation d’attente, une structure d’anticipation. Le point délimite un ensemble de sens, un espace défini, arbitraire, chaque phrase étant déterminée par ce que l’auteur avait l’intention de dire et ce qu’il a choisi de dire. Or, la langue et les mots ne sont jamais agencés, avant d’être mis en forme, suivant cet ordre de la phrase ordinaire. La langue et les mots sont en nous sans point dans un espace ouvert où s’établissent toutes sortes de rapports et de correspondances infinies que l’on suppose, pour la plupart, indicibles.

Depuis plus de huit ans, Roger Lewinter travaille à l’élaboration d’une phrase unique, sans point, c’est-à-dire plus précisément d’une forme logique syntaxique qui permette d’abolir le point. Jusqu’à présent personne n’avait jamais essayé d’écrire sans point, une telle écriture impliquant un bouleversement radical de toutes les articulations logiques de la syntaxe ordinaire. Il ne s’agit donc pas de supprimer le point et de conserver par ailleurs l’ordre des propositions indépendantes en les juxtaposant, ce qui ne serait qu’un jeu purement arbitraire, mais de tirer toutes les conséquences de cette suppression et d’élaborer une logique nouvelle permettant de disloquer toutes les structures de la phrase ordinaire, et d’utiliser la langue telle qu’elle nous parle intérieurement. Cela suppose une forme en suspens où les mots agissent les uns sur les autres non pas dans un seul sens, préalablement défini dans un champ clos, mais dans plusieurs sens, chaque mot prenant tout son sens suivant la place qu’il occupe. La suppression du point suppose également l’abandon de la forme linéaire et progressive du récit pour une forme verticale où plusieurs voix se superposent et se coupent par un jeu d’incises extrêmement rigoureux. Cette écriture à voix multiples, au sens polyphonique, peut être lue, à chacune de ses séquences, de vingt ou trente manières différentes, toutes étant justes et consciemment proposées au lecteur.

«Le travail de Roger Lewinter est essentiellement un travail de réflexion sur le sens, sur les unités de sens et les problèmes logiques posés par leur agencement dans la phrase: chaque mot, chaque sens conduisant à une remise en cause du texte dans son ensemble. Cette phrase, qui peut être comparée à un cachemire aux entrelacs infinis, tissé d’une pièce et d’un seul fil, soulève, au delà de simples difficultés syntaxiques, des problèmes logiques de méditation qu’aucune écriture n’avait jusqu’à présent abordés.»
Lorenzo Valentin in «Le Cahier du Refuge», Centre international de poésie Marseille, No 72, janvier 1999.

L’Attrait des choses de Roger Lewinter, Paris, Editions Gérard Lebovici, 1985 :
«Le silence des choses effraie ou séduit. Certains trouvent en lui un refuge contre la suprématie du sens, l’accumulation des idéologies. Le poète – Francis Ponge pour être exact – peut alors concevoir le projet de confronter la langue à ce silence, afin qu’«elle prenne la tangente», qu’elle «sorte du manège».
D’autres n’entendent pas de silence. Ils font parler arbres et lacs ou établissent des correspondances. Roger Lewinter est de ceux qui ne sont pas las des signes. La tragédie de l’homme depuis longtemps sans dieu, enfermé seul dans la langue, lui est étrangère. Lorsqu’il finit l’édition du tome III des Conférences de Groddeck, mettant ainsi un terme à un travail de quatre années, il guette non pas l’article de journal, mais un signe venu d’ailleurs.»

Lorsque son père meurt, il sait qu’il va percevoir sous peu l’écho de cette disparition. Ce n’est pas l’approbation, l’encouragement d’une divinité que quête ainsi Lewinter. Le message n’est pas transcendant ; il émane des choses qui nous entourent. Pourquoi, en effet, supposer un monde muet plutôt qu’un monde lisible ? Pourquoi ne pas monter son propre manège et tout englober ? Il y a ceux qui veulent cesser de lire et ceux, dont Lewinter, qui tentent d’en prolonger le plaisir à l’infini.
Les choses attirent parce qu’elles sont déchiffrables. Le sens caché n’est ni commun, ni philosophique. C’est une indication personnelle. Le signet, dans le volume de Rilke, trouvé chez un bouquiniste, marque la page où figurent les trois vers cités par Geneviève Serreau dans Dix-huit mètres cubes de silence que lit Lewinter à la mort de son amie. Cet ultime hasard complète toute une série d’incidents, remontant jusqu’à l’enfance, qui composent l’itinéraire compliqué, oblique, suivi par Lewinter pour gagner les Elégies de Duino, d’une lecture d’abord inaccessible à la traduction.

Les choses qui parlent si intimement (livres – car les livres sont des choses, à peine plus lisibles que les autres objets – cachemires, microsillons anciens, biscuits de Sèvres) se manifestent le plus souvent dans un lieu mêlé où le hasard domine : les Puces de Genève ou de Paris. Si Roger Lewinter semble préférer les Puces aux Universités – la mère rêvait pourtant d’une carrière universitaire pour son fils – aux bibliothèques, musées, salles de concert, c’est parce que la pensée, l’art, sur ce vaste marché, ne sont abstraits ni du corps, ni du vécu. Ils sont inscrits dans un objet qui a son histoire particulière et qui, abordable, soudain saisi, fait sens et vient prendre une place légitime sur le mur du salon. Les autres lieux de L’Attrait des choses sont privés, comme l’appartement de l’auteur et celui de ses parents où avaient lieu les concerts dominicaux auxquels seule Anne-Lise, en dehors du cercle familial, avait assisté. Ou encore un lieu, à la fois public et intime : les toilettes de la place Saint-Gervais. L’amour trouvé là est plus que jamais à la merci du hasard et la rencontre est paradoxalement passionnée et impersonnelle.

Si hasardeuse soit-elle, la quête est cependant soigneusement préparée. Lewinter a des relations suivies avec ses espions – les vendeurs des Puces, à qui il laisse des consignes précises. Les filets sont tendus en permanence et Lewinter vient puiser régulièrement dans ce trésor de vécus, de savoirs divers. Le travail prépare aussi la découverte. La «perle» est le fruit oblique de l’écriture. Elle clôt l’effort, le couronne, mais sans conjugaison avec le hasard, il ne saurait la produire. Les Puces sont ce champ ouvert où convergent le trajet intellectuel de l’auteur et le cours des choses. Le hasard est généreux. Il accorde « le lot d’une vie » : quatre caisses de G & T, rouges et noirs, des Fonotipias, des Odéons, soit « la rareté dans la profusion, le rêve d’un collectionneur ». De plus, la générosité se prolonge dans le temps : le signe ferme et ouvre la voie. Lewinter qui discutait d’une traduction à Paris se hâte de regagner Genève « où sans doute il y aurait un verdict sur ce qu’il avait écrit qui lui indiquerait comment continuer ». Il trouve Poètes de l’Univers de Mercanton qui, entre autres indices, le met sur la voie de Rilke. Ainsi les livres donnent-ils des livres – lecture, édition, traduction, écriture s’enchaînant, se suggérant les unes les autres – ou encore des amis, des cachemires, dans une suite ininterrompue et réversible. La publication du tome II de Groddeck lui vaut un tanka naïf du Népal. La traduction de Les mains du dieu vivant le conduit à Londres où il rencontre Svetlana. Le surgissement de l’Ange, sur le cachemire, lui fait quitter le champ de la théorie. D’une chose à l’autre les échos sont fréquents. Dans la lecture des Elégies de Duino, le vertige du cachemire se fait ressentir. Il faut parfois régler l’intensité devenue soudain trop forte : les volutes du Jardin des Roses s’épanouissant rendent l’achat d’une autre pièce nécessaire qui serait un point de recueillement.

Françoise De Laroque